Archives de catégorie : Musique

Estuans interius (Carmina Burana) de Carl Orff

«  La porte a craqué. Mais personne n’entre. Sans doute ont-ils peur que je sois armé. Je le suis. A la première tête passée dans la brèche qu’ils ont réussi à faire dans mon domicile où même les plus belles femmes de Santiago ne sont pas entrées, je jette les 2000 pages du premier volume des Œuvres de Karl Marx en Pléiade. Mouvement, un deuxième : Marx termine sa course dans la rue, sans avoir cogné le casque d’aucun de mes assaillants. Au deuxième faciès qui se présente c’est le deuxième tome, et 112 pages de plus, acheté quelques temps avant de partir de France, …qui cette fois-ci s’écrase contre le mur de l’entrée. Maladroit, couillon, merde ! Je sens les hommes commencer à s’agiter, ils viennent sans doute de comprendre que je ne suis armé que de culture et de lectures, il me faut alors redoubler d’effort pour que mon dernier baroud d’honneur soit le plus digne possible. “Ça c’était Marx, en français, édition de référence ! J’ai aussi du Carl Schmitt : vous lisez l’allemand, crânes de piaffes?” Et par chance le livre qui a le plus heurté les quelques croyances que j’aie, rebondit enfin sur un des militaires qui entre en courant pour m’attraper. Foucault ne m’aide pas beaucoup à retarder leur course et en deux mouvements, sur l’air d’« Estuans interius », soit après 24 minutes de résistance héroïque environ, je me retrouve par terre immobilisé par deux hommes, pendant que leur chef, de rage, m’injurie et me donne des coups pieds dans les côtes et qu’un autre arrête la musique. »

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Angie des Rolling Stones

« C’était à prévoir et j’avoue même qu’il m’aurait déçu s’il n’avait pas agit ainsi, mais [il] me donne du fil à retordre. Il écoute “Angie” des Rolling Stones en boucle sur le radiocassette, donc Dieu sait si c’est pénible de remonter la bande sans savoir exactement où l’arrêter, de réentendre cents fois la fin de la chanson précédente, et …

— [Hey], je pense qu’on connaît la chanson, là, non ?
— Attends un peu, cela fait des mois que j’attends la sortie de Goats Head Soup ! Peut-être que pour toi du haut de ta superbe achronie tu n’en peux plus d’entendre cette chanson vieille comme le monde, mais pour moi, en ce 09 août 1973, c’est tout nouveau ! »

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Amor por ti de Buddy Richard

« [Il] est bizarre, des fois, il a toujours été un peu comme ça, même lorsqu’on était jeunes, mais son passage au Chili a accentué certains de ses traits, ou est-ce avec la maturité qu’il se révèle aussi enfantin qu’il rêvait de l’être plus jeune ?

Nunca nunca vida mía pienses eso
Que mi amor por ti de pronto ha terminado
Se podrá acabar el mundo más lo nuestro
Seguirá su rumbo ya trazado

Sortons de ce rapide repas baignant dans la musique sirupeuse de Buddy Richard, pris à une heure insolite, une seule phrase :

— Quelle bande de salopards ! Comme j’aimerais donner un coup de couteau dans le dos de cette aristocratie ouvrière ! — [lui] dis-je, excédé. Continuer la lecture de Amor por ti de Buddy Richard

Keep Yourself Alive des Queen

« Je le vois arriver au loin, du moins je le devine d’abord puis le discerne peu à peu, et au fur et à mesure qu’il approche je ne peux plus me tromper, c’est lui bien qu’il soit habillé très différemment du style que je lui connaissais…
— Dom’, quel plaisir ! Qu’est-ce que c’est que toutes ces couleurs sur toi ?
— La preuve que je suis heureux et que je n’ai pas envie de le cacher. Comment vas-tu ?
— Ça dépend à qui je me compare… Plutôt bien si je fais la moyenne. Qu’est-ce que tu deviens, dis-donc, tu me parais changé.
— Sans doute. Je me suis trouvé.Plein de choses ont changé depuis la dernière fois où l’on s’est vus !

Mon banquier a l’air euphorique, son regard est brillant, ses gestes amples et rapides, je croirais voir devant moi un homme nouveau. Continuer la lecture de Keep Yourself Alive des Queen

Come Together des Beatles

« Pucón – Futrono ce n’est pas le plus long à faire : 175 km c’est deux fois la même cassette des Beatles, avec quelques répétitions des chansons que nous préférons, dont “Come Together” qui parle de notre « ensemble » à nous, ce duo à mille harmonies qui n’en font qu’une seule, belle, rayonnante, complice. On referait le chemin retour rien que pour continuer à chanter encore avec cette femme, même les Beach Boys, adversaires défaits de la bande à Lennon et McCartney, ou Elvis Presley, ou même Claude François. Enfin Claude François vraiment si elle est très gentille et qu’on est d’excellente humeur. C’est dur, cela dit, de ne pas l’être à ses côtés. On risque donc d’être gâteux.

J’aime en tout cas découvrir cette petite ville au pied du volcan, laisser mes souvenirs se charger d'[elle], de son parfum, de son rire, de la couleur de ses yeux, et associer dans des synesthésies impérissables cette ville avec cette femme, comme pour le reste du voyage. »

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San Francisco de Maxime Le Forestier

«  En première partie nous découvrons un homme assez charmeur, malgré sa barbe épaisse et ses longs cheveux n’importe comment, un certain Maxime Le Forestier dont la chanson « San Francisco », sur son expérience de vie bohème aux USA, est très jolie, ainsi que « Mon frère », qui me touche personnellement. A 20h30, dans une salle pleine à craquer nous avons le droit à du bon Brassens, alors que pendant ce temps le ministre de l’économie, Valery Giscard d’Estaing, s’exprime sur les deux premières chaines, sur les questions de l’emprunt d’Etat prévu pour le 16 janvier, la baisse de la TVA et la lutte contre l’inflation. Ou que J.J. Servan-Schreiber critique la tenue de l’Internationale socialiste à Paris,  prochainement, qui intervient en pleine campagne pour les législatives de mars (ici aussi !) et va influer en faveur du programme commun des socialistes de Mitterrand et des communistes de Marchais. »

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Requiem de Gyorgy Ligeti

« Un mardi comme un autre pour le Chili de 1973 (…) : Patrie et Liberté, depuis la clandestinité dans laquelle ses membres étaient passés depuis peu, non contents d’avoir éteint une grande partie du Chili, la veille, par un vaste attentat, annoncèrent que leur « trêve » était terminée ; le PS et le PC rappelaient à Salvador Allende dans une déclaration commune, que le processus révolutionnaire devait continuer et s’appuyer sur le peuple, ou, autrement dit, « trêve de palabres avec la DC, basons-nous sur le pouvoir populaire pour avancer » ; les transporteurs grévistes conditionnaient la fin de leur action à l’obtention préalable d’un accord acceptant les 14 points de leur pétition. La demande fut nouvelle, puisqu’il s’agissait auparavant, officiellement, d’un conflit de personne qui avait été réglé par le remplacement de l’interventor chargé des négociations, Faivovich, par un militaire. Continuer la lecture de Requiem de Gyorgy Ligeti

Les passantes de Georges Brassens

« Suis-je tombé sous le charme de cette femme ? Oui. Ce qui devait n’être qu’un échange de quelques minutes fut une communion de quelques heures qui passèrent comme quelques secondes. Nous avons chastement mêlé nos vies comme si nous étions les deux derniers êtres humains du monde et que nous devions mourir en atterrissant. Ce qui était sans doute vrai de notre amour soudain et sincère car en suspens entre tout, les continents, la responsabilité d’une relation suivie, sans passé sans avenir juste un présent aussi fort qu’évanescent, et qui devait sans nul doute ne pas se prolonger au-delà des portes de l’aéroport Arturo Benítez. Continuer la lecture de Les passantes de Georges Brassens

Le déserteur de Boris Vian

« — Vous seriez parti [pendant la Deuxième Guerre Mondiale] sans défendre la France qui a été votre terre d’accueil ?
— Sans la défendre, en effet. J’aurais chanté « Le déserteur » de Vian en passant en Angleterre et de Londres à New York dans un pays qui n’avait encore que faire de ces chamailleries d’Européens. Je n’ai pas d’avis sur la France, vous savez. D’une part c’est mon pays, un pays libre où les gens ont le droit de se déplacer où ils veulent ou de s’exprimer comme ils veulent même si c’est pour dire des âneries. Je suis franco-espagnol, et je connais l’Espagne seulement comme le pays fantasmé de mes parents. J’imagine Cordoue comme un royaume arabe antique construit autour de la Mezquita. Il m’arrive d’avoir la nostalgie de cette inconnue. Et la France a-t-elle plus de réalité pour moi ? Que veut dire « la France » ? C’est le pays de Pétain et de De Gaulle, on peut toujours diagnostiquer le meilleur comme le pire, selon ce que l’on cherche à voir. Et quel Pétain, par exemple ? Celui de la Première ou de la Deuxième Guerre Mondiale ? Le héros national ou l’homme controversé ? Pétain 1941 annule-t-il Pétain 1914 ? C’est quoi défendre la “France” ? Alors que cela fait quatre ans que je vis au Chili. Je me sens de plus en plus Chilien. S’il y a un tremblement de terre, j’ai peur pour mes amis, mes collègues, j’entendrais les gens dans la rue, je verrais les conséquences de tout ceci. C’est ça participer à la vie d’un pays, je pense.
— Participe vraiment celui qui ne peut quitter le navire quand il coule, et qui doit le réparer de l’intérieur sans possibilité de s’échapper. »

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Mira Niñita de Los Jaivas

« — Ecoute, j’aimerais que tu mettes cette cassette, nous ne pouvons pas passer à côté de Los Jaivas, qui vont rester des monuments de la chanson chilienne. Je suis sûr que tu vas aimer “Mira Niñita”…

— Oui, oui, je connais. Tu vois, j’aimais jusqu’ici parce que cela représentait un peu de la liberté du mouvement hippie du coin, que ce groupe – comme les hippies en général – se tient en marge de la politique, si ce n’est du monde, et que je les respecte pour ceci (ou ai-je déjà dit qu’ils m’agaçaient ? Oh, un homme ne pense-t-il pas parfois tout et son contraire sur le même sujet, selon l’angle avec lequel il le considère ?), mais si maintenant cette chanson devient un passage obligé du tourisme musical chilien pour éduquer les francophones, cela ne me tente plus du tout de l’écouter. Tu vas m’en dégoûter. »

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