Archives par mot-clé : Musique classique

Estuans interius (Carmina Burana) de Carl Orff

«  La porte a craqué. Mais personne n’entre. Sans doute ont-ils peur que je sois armé. Je le suis. A la première tête passée dans la brèche qu’ils ont réussi à faire dans mon domicile où même les plus belles femmes de Santiago ne sont pas entrées, je jette les 2000 pages du premier volume des Œuvres de Karl Marx en Pléiade. Mouvement, un deuxième : Marx termine sa course dans la rue, sans avoir cogné le casque d’aucun de mes assaillants. Au deuxième faciès qui se présente c’est le deuxième tome, et 112 pages de plus, acheté quelques temps avant de partir de France, …qui cette fois-ci s’écrase contre le mur de l’entrée. Maladroit, couillon, merde ! Je sens les hommes commencer à s’agiter, ils viennent sans doute de comprendre que je ne suis armé que de culture et de lectures, il me faut alors redoubler d’effort pour que mon dernier baroud d’honneur soit le plus digne possible. “Ça c’était Marx, en français, édition de référence ! J’ai aussi du Carl Schmitt : vous lisez l’allemand, crânes de piaffes?” Et par chance le livre qui a le plus heurté les quelques croyances que j’aie, rebondit enfin sur un des militaires qui entre en courant pour m’attraper. Foucault ne m’aide pas beaucoup à retarder leur course et en deux mouvements, sur l’air d’« Estuans interius », soit après 24 minutes de résistance héroïque environ, je me retrouve par terre immobilisé par deux hommes, pendant que leur chef, de rage, m’injurie et me donne des coups pieds dans les côtes et qu’un autre arrête la musique. »

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La ci darem la mano extrait de Don Giovanni

« L’orchestre lyrique de l’ORTF, dirigé par G. Sébastian, m’enchante, j’ai envie de chanter aussi “La ci darem la mano” lorsque vient le moment. D’ailleurs, je chantonne, puisque mon voisin de gauche me donne un petit coup dans les côtes pour me faire taire. Je me sens léger, gai, plein de vie, sans peur, sans avenir ni passé, suspendu à mon battement de cœur effréné et lorsque la dernière note de l’opéra s’estompe et que les applaudissements ravis prennent le relais, je me surprends à demander à Dieu, s’il existe, de sauver le monde pour ces instants-là de pur bonheur. Claudine (cela fait maintenant quelques heures que je suis avec elle, je peux bien vous la présenter) et moi, décidons d’aller marcher un peu dans le quartier, et puis, voyant que je suis pris d’un petit coup de fatigue et d’un bâillement, ostensible, elle m’invite à prendre chez elle le café que je viens de déclarer, comme ça sans y penser, avoir besoin pour me réveiller. La vie est belle, parfois, lors de ces instants fragiles de félicité. »

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Olim Lacus Colueram (Carmina Burana) de Carl Orff

«— Je ne fais pas de sélection ici, brûlez tout !

Rendant vains mes débats, les deux hommes, avec quelques coups supplémentaires en représailles de mon agitation et aux insultes qui pleuvent sur eux, me trainent dehors. J’essaye d’entamer seul l’“Olim Lacus Colueram”, moi, ancien cygne bientôt témoin du spectacle de mes livres rôtis, à défaut de l’être moi-même, qui sait à quoi sont prêtes ces cervelles de moineau ? Un autre soldat a déjà commencé à faire un feu, dans la rue, pour que le spectacle serve de leçon pédagogique à tous les voisins. J’ai beau faire j’ai la conscience professionnelle dans la peau, même à mon corps défendant. »

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Dido’s Lament de Henri Purcell

« — Tu n’as rien dans ton dossier, rien, tout repose sur des suppositions, des préjugés ! Rien, rien, perte de temps, d’encre, de papier, quelle honte ! Tout ça parce que tu as rencontré encore plus haut que le Grand Ecrivant de cette histoire, non pas Dieu, mais Dieu à la puissance 2 : l’éditeur. Et qu’il t’a investi d’une mission. Tu es sûr que tu n’entends pas des voix ? Alors que tu avais déjà fait tes adieux : « j’ai postulé pour être le « je » de Saint Augustin ou le narrateur de Quatre-vingt-treize… » Ahahaha ! La mort de Didon, à côté, c’est le tout jeune Julio Iglesias à « Música libre » entouré de lolos efféminés et reprenant du Claude François en espagnol !

Remember me, but ah! forget my fate.
Henry Purcell, “Dido’s Lament” dans Dido and Aeneas [1689]

Chante-t-il, mal, lâchant le volant pour se mettre la main sur le front et mimer le désespoir qui devait être le mien lorsque je quittai ce texte…
— Juan, parlons sérieusement. Tu me déposeras à Curacaví, ensuite tu vas ou voir ton voilier et rencontrer tes amis de la Confrérie Nautique du Pacifique Austral ou à Valparaíso nous faire vivre le complot des militaires. »

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O Fortuna de Carl Orff

« Troisième coup. Dans un éclair de lucidité, je vais vers mes disques et réussis avec chance à trouver les Carmina burana d’Orff assez rapidement dans le bac musique classique. “O Fortuna” pour les accueillir, j’espère qu’ils apprécieront.

Quatrième. Palabres rendues difficiles par la musique qui étouffe nos paroles.

Cinquième. Le bois cède peu à peu, s’enfonce, se fissure. Les hommes soufflent, ils vont être dans un état d’excitation extrême lorsqu’ils vont entrer. C’est désormais un combat violent qui s’apprête à avoir lieu dans endroit où ne devaient entrer que des esprits fins et poétiques. Coups, coups et coups encore. »

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Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy

« — Je te préviens donc que ce n’est pas faute de prendre plaisir à discuter avec toi que je ne vais pas tarder à partir, mais parce que ce petit interlude ensoleillé n’est que le prélude à l’après-midi d’un fauve !

Et je me mets à lire à voix haute le texte – qui me dévorait avant que je ne le laisse pour saluer mon petit bourgeois – en dansant comme un mauvais disciple de Nijinski et comme on peut avec un livre en main qu’on est en train de lire, mais dans un plaisir dionysiaque parfait :

Je t’adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide
Que délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.

Mallarmé, évidemment. Qui n’a pas reconnu la référence est un inculte. »

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Maurice Ravel, Jeux d’eau

« J’ai donc mis au point quelque chose que je pensais plus doux. J’ai attaché un homme, solidement, de manière à ce qu’il ne puisse pas bouger. Je lui ai mis une pince à linge sur le nez pour qu’il soit obligé de respirer par la bouche. Et une grande bassine en hauteur au-dessus de lui s’écoulant goutte à goutte dans sa gorge. Il fermait la bouche, alors j’ai trouvé des outils pour l’obliger à la lui tenir ouverte. Qu’il ingère peu à peu les litres d’eau qui se trouvaient sur lui. Je pensais qu’ainsi, en sentant les effets de l’eau, il craquerait et parlerait. Les collègues trouvaient ça inventif, ils voulaient donner mon nom à la technique, quelle honte ! Aujourd’hui un d’eux est revenu avec des informations sur le supplice de la goutte d’eau. J’ai dû me forcer à sourire à ces blagues, sans pleurer, par quelle force ai-je pu feindre toute la journée ? »

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Rigoletto de Verdi

« — Moi je dois seulement être au Théâtre Municipal à 19h .
— Qu’est-ce que tu vas voir ?
— La Bataille de la production de Saint Stakhanov combattant avec joie et détermination patriotique pour le Peuple vaillant contre les forces du Mal.
— Sérieusement…
Rigoletto de Verdi, nous avons encore un peu droit aux plaisirs bourgeois dans ce pays. Allez, viens, on va prendre des sandwichs, peindre des affiches et on a trois heures devant nous pour écrire des chansons ! Un jour que je suis gréviste et je suis déjà d’humeur à changer le monde ! »

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La Passion selon Saint Jean

« Mais je devinais son plaisir de retrouver mon attention insistante, flattée de sentir sa beauté touchée ainsi à distance par un désir qui s’affirmait comme tel. Nous avons lutté ainsi, avec quelques pauses – tout de même –, la musique de Johann Sebastian Bach (une messe, un requiem, une passion ?) nous ayant réunis, pendant une heure – une minute – une seconde en suspens. Après l’ivresse, je la retrouvai dans le hall de la salle de concert. Continuer la lecture de La Passion selon Saint Jean