Nous mangeons le soir dans un restaurant du coin, charmant, rustique et chaleureux où une guitare attend tristement qu’on s’occupe d’elle. [La femme avec qui je suis] aimerait que je lui chante quelque chose en français. Sa demande est formulée avec une telle simplicité, sans la moindre trace qui mènerait à un caprice, permettant qu’on le lui refuse sans faire planer l’ombre d’un chantage affectif, juste comme une invitation à la rendre heureuse, simplement, que j’ai envie de lui faire plaisir ; sa gentillesse et sa spontanéité ont fait son désir mien.  Alors, après quelques refus rieurs et coquets de ma part (les femmes sont-elles les seules à pouvoir se faire prier ?), puis l’accord du maitre de maison qui manifeste à cette idée le même enthousiasme que ma maîtresse, je pose la guitare dans mes bras et l’accorde, la guitare − cette femme et moi sommes depuis le début au diapason l’un de l’autre − à son tour. Puis improvise un concert minimaliste à chanson unique pour un public affairé à manger et une femme qui me déshabille de ses grands yeux, tant que c’en est presque gênant. Je commence :

Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche,
Tant d’amoureux l’ont essayé
Qui, de leur bonheur, ont payé
Ce sacrilège… etc.
Georges Brassens, « La non-demande en mariage » [1966]

Elle ne comprend rien de ce que je raconte, la pauvre, mais s’en satisfait alors qu’elle rougit un peu et que ses dents et ses yeux rivalisent pour pétiller. Le Temps est taquin, ma chère, (…) mais nous le prenons par les cornes, il fulmine tout autour de nous pendant que nous sommes heureux, petits sucres en train de fondre au rythme qu’ils ont décidé. Et puis je suis un peu vengé en te chantant des fausses romances que tu imagines sûrement d’une autre teneur. [1. VI §11]

Ma Bande Sonore