Pablo Neruda en 1972-1973

En 1972, Pablo Neruda, Prix Nobel de littérature 1971, est alors ambassadeur du Chili en France depuis 1970, avec Jorge Edwards à ses côtés. Cependant, affaibli par un cancer (qu’il pense n’être que des rhumatismes), il doit quitter ses fonctions. L’éloignement du Chili – en train de connaître les moments historiques pour lesquels il s’est battu tant comme poète que comme homme politique (il était encore candidat du Parti Communiste pour l’élection présidentielle en 1970 avant de se désister pour Salvador Allende) – lui pèse aussi, apparemment. Si bien qu’il rentre avec Matilde Urrutia le 20 novembre. Un grand hommage populaire au dernier Prix Nobel de littérature est alors organisé par Victor Jara au Stade National, à Santiago, le 5 décembre.

Début 1973 parait « Incitation au Nixonicide et éloge de la révolution chilienne », livre de poésie politique par lequel Neruda contribue à la campagne pour les élections législatives de mars.

Le 26 mai, filmé chez lui à Isla Negra, Pablo Neruda appelle à la télévision nationale pour avertir le peuple d’un coup d’Etat : « j’ai le devoir poétique, politique et patriotique d’avertir le Chili entier de ce danger imminent » y déclare-t-il. Il lance aussi un appel aux intellectuels latino-américains et européens pour éviter la guerre civile dans son pays.

Le 23 septembre Pablo Neruda, épuisé et attristé par les derniers événements, meurt à la clinique Santa María, à Santiago du Chili. L’opinion publique internationale apprend avec stupeur que sa maison de Valparaiso, et celle de Santiago, la Chascona, où l’on veille sa dépouille au milieu des décombres, ont été saccagées. Ses funérailles donnent lieu à une manifestation spontanée où l’Internationale résonne, pour la dernière fois avant de longues années.

La fidélité au Parti communiste

Communiste depuis son expérience de l’anarchisme lors de la Guerre d’Espagne, les rapports de Pablo Neruda avec son Parti et sa façon  d’envisager sa responsabilité envers celui-ci sont intéressants à noter.

Ainsi dans les années 70, Jorge Edwards, ami et collègue, se souvient que si « [lui, Jorge Edwards, était] sorti de cette religion [de gauche], Neruda (…) [lui] donnait l’impression d’être une personne qui a perdu la foi, mais qui se maintient, pour tous les effets pratiques, au sein de l’Eglise, dans le respect de ses conventions, sa pompe et ses liturgies. […] Et de rajouter : « Rapidement, cependant, et ceci lui arrivait souvent devant [moi, il paraissait se reprendre, devenir rigide, prendre ses distances, alarmé, peut-être, par un regard critique, une phrase excessive, un sourire subtilement moqueur. » [Edwards 1990, 227-228]

Toujours sous la plume d’Edwards, on voit Neruda défendre de manière très vigoureuse l’URSS face aux individus non-communistes alors qu’il tolérait beaucoup plus de critique « en interne » [Id., 270]. Néanmoins, il avoua lui-même publiquement s’être trompé concernant Staline [Id., 271], et il suivit, après cette période où le culte de la personnalité de Staline (à laquelle il participa par quelques poèmes dithyrambiques) l’avait gagné, les événements dans le monde socialiste de manière plus sombre, bien qu’il ne le dît souvent qu’à demi-mot, dans des formules comme « la situation est très tchécoslovaque ». [Id., 269] Il « était convaincu que l’Union Soviétique serait capable de se transformer elle-même. Il la décrivait comme un grand éléphant, lent à réagir, mais qui allait sur le bon chemin » [Edwards 1973, 433]. Edwards rapporte cependant qu’à la fin d’un entretien avec un ministre hongrois, entretien d’une franchise telle que les deux hommes avaient été très critiques sur le monde socialiste, alors que le hongrois s’exclama : « Pablo, quand même le socialisme va triompher », le poète répondit: « j’ai mes doutes. »  [Id., 272-273]

Son appréciation de la présidence d’Allende

Le cheminement intellectuel de Neruda face à la « voie chilienne » menée par l’Unité Populaire dès 1970 parait, quant à elle, opposé, à son point de vue sur l’URSS. Peut-être par un effet de balancier.

« A la fin des années 60, on aurait dit parfois que Neruda détestait le MIR plus que tous les autres groupes du spectre politique chilien. Lui-même, dans sa jeunesse, avait été submergé dans un milieu d’anarchisme, d’exaltation postromantique, de folie et de risque. Il avait détesté le bourgeois « satisfait et imbécile » et s’était senti proche « des criminels et des gens insatisfaits », comme il l’écrivit dans le prologue de L’habitant et son espoir. Maintenant, cependant, il conservait l’étincelle de la folie et de loufoquerie comme élément de distraction, d’inspiration poétique occasionnelle, mais il la séparait soigneusement de ses aspects dangereux. […]  Il se méfiait à mort des gauchistes, (…) et il était Alessandriste de la faction de Gloria, mais il restait fidèle à son parti, avec tout ce que cela supposait, si on a conscience que c’était un des partis les plus orthodoxes et prosoviétiques du monde, et il se déclarait, en définitive, contre vents et marées, y compris contre toute logique, fier de cette fidélité. Si quelqu’un (…) lui opposait des arguments philosophiques, il savait très bien recourir à son anti-intellectualisme, à son intuition poétique, à sa connaissance naturelle des choses. Malgré les nombreuses erreurs qu’il pouvait commettre, son parti était celui des travailleurs, des pauvres, des persécutés, du peuple chilien. Et lui, Pablo Neruda, était son poète. Il n’y avait pas plus de choses à dire sur le sujet. » [Id., 191 ; 192]

Cependant, avant l’élection, Edwards note encore que « le triomphalisme que montreront plus tard certains secteurs de l’Unité Populaire, lui était, alors, totalement contraire à son expérience politique et à sa vision actuelle des choses. Dans ces élections, il voyait deux candidats [Allende et Tomic], (…) talentueux, combatifs, deux amis à lui, [qui] voulaient devenir présidents de la République, et ceci, à ce moment, ne lui plaisait pas. Il y avait un troisième, en revanche, un vieux conservateur, très éloigné de ses positions, représentant un Chili ancien et invariablement réactionnaire, mais, dans les circonstances actuelles du pays, lui paraissait un candidat valable. Si Allende triomphait, (…) il avait très peur que les choses terminent mal. « Mais je ne peux pas voter pour Jorge Alessandri, comme tu peux le comprendre… ». […] Matilde (…) intervint depuis un coin : « Moi, je vais voter pour Tomic ». »  [Id., 211]

Aux lendemains de l’élection victorieuse pour Allende, Néruda déclarait encore en privé : « je vois tout ça de manière très noire » en 1970 [Id., 216 ; Edwards 1973, 476], et ne voyait toujours pas [en 1971] d’autre « sortie politique du conflit chilien [que] par un accord entre la Démocratie Chrétienne, alors dominée par Frei, et l’Unité Populaire de Salvador Allende. » [Id., 264]

« Les lettres que je reçus après son retour [au Chili] reflétaient, contre toute logique, un état d’esprit très différent de celui que j’avais pu noter à la veille et dans les premiers temps de l’Unité Populaire, lorsque les choses, paradoxalement, n’étaient pas encore arrivées à une gravité extrême. On aurait dit que le poète, face aux évidences d’une détérioration […de son corps], réunissait toutes ses forces à bras rompus, pour vivre. [… Pensant que] la soit disant pénurie, le marché noir annoncé tapageusement par les ennemis du gouvernement, n’étaient  qu’une déformation ou une invention des capitalistes, (…) et que les bourgeois, les réactionnaires de tout poil, étaient nerveux, effrayés comme « des chevaux de cirque face au tigre populaire », version de la situation politique marquée par un optimisme et un volontarisme qui étaient peut-être contagieux au Chili, mais qu’on ne lui connaissait pas avant » [Id., 300]. Cette volonté d’en découdre, peut-être pour compenser la maladie qui l’affaiblissait beaucoup, fut son dernier combat politique. Vivant le coup d’Etat depuis une de ses maisons sur la côte, à Isla Negra, alité, il trouvera juste la force de dicter les dernières pages de ses mémoires, Confieso que he vivido, à sa femme, Matilde, avant de mourir.

L’opinion publique internationale apprend avec stupeur que sa maison de Valparaíso, et celle de Santiago, la Chascona, où l’on veillera sa dépouille au milieu des décombres, ont été saccagées.
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Une interview de Pablo Neruda en 1971 :

Bibliographie

AMORÓS QUILES Mario, [2012] Sombras sobre Isla Negra. La misteriosa muerte de Pablo Neruda, Ed. B Chile, avril 2012, 246 p.
EDWARDS Jorge, [1973] Persona Non Grata, España, Barcelona, Barral editores, 2ème éd., 1974
——— [1990] Adiós, poeta. Pablo Neruda y su tiempo, Barcelona, Tusquets editores, 2004, 314 p.
FERNANDEZ ILLANES Samuel, [2004] Testimonios sobre Pablo Neruda durante su embajada en Francia, Santiago de Chile, RIL editores
MARIN Francisco, El doble asesinato de Neruda : con el testimonio de Manuel Araya, Santiago de Chile : Ocho Libros Editores, 2012, 195 p.
NERUDA Pablo, [1973] Confieso que he vivido, chapitres 11 et 12, Random House Mondadori, huitième édition, 2008
——— [1972-1974] Geografía infructuosa/Incitación al Nixoncidio/2000/El corazón amarillo/Elegía, Random House Mondadori, 8ème édition, 2004.
SAN FRANCISCO Alejandro, [2004] Neruda. El Premio Nobel chileno en tiempos de la Unidad Popular, Santiago de Chile, Ediciones Centro de Estudios Bicentenario
SKÁRMETA Antonio, [1985] El cartero de Neruda, España, Plaza & Janes S.A., coll. Contemporánea, 176 p., 1996
VILLEGAS Sergio, [2003] Funeral Vigilado. La despedida a Pablo Neruda, Chile,  Santiago, LOM ediciones, 73 p.

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