Le colero (le faiseur de file d’attente)

Cola
Caricature parue dans la Prensa de Santiago en mars 1973

Deux extraits de livres permettront de comprendre de quoi il s’agit.

Fin 1972, le Chili vit apparaître une nouvelle activité : le faiseur de queue (colero), c’est-à-dire quelqu’un qui passe sa journée de travail à attendre dans les files, pour acheter de biens rares qu’il pourra revendre, céder sa place à une autre  personne dans la file contre une rémunération. Autrement dit, de plus en plus, des familles entières devaient s’organiser pour les files, passant parfois des heures à attendre de pouvoir acheter des biens essentiels. Il est certain que ceci conduisait à des situations qui crispaient les nerfs, et l’on voyait habituellement des gens qui passaient par là, se mettaient immédiatement dans des files dès qu’elles se constituaient même sans savoir ce qui allait se vendre, sachant que si cela ne leur servait pas maintenant, le produit qui allait être vendu pourrait être utile demain. Ceci forma dans certaines maisons des petits accaparements de produits qui n’allaient pas être consommés immédiatement, ce qui augmentait encore plus la rareté, stimulait le marché noir, et, évidemment, l’antagonisme social. L’opposition accusait les travailleurs de l’Aire Sociale d’être devenus des agents spéculateurs ; ces allégations reposaient sur l’existence de rémunérations partielles en nature, une pratique qui dans la plupart du temps existait depuis des années et ce bien avant la présidence d’Allende.

Israel Zipper, [2006] La democracia que se perdió entre todos, 213.

1,00,04

Réalité qui existait aussi à Cuba en 1974 :

Il existait une curieuse espèce d’êtres, appelés les « coleros », qui, pour une paye minime, s’installaient devant les magasins une nuit avant une vente d’aliments, et qui ramassaient, livret [d’approvisionnement] à la main, la « commande », qu’ils donneraient bientôt au propriétaire du livret. C’était, en général, des personnes âgées n’ayant qu’une faible pension et qui consacraient le crépuscule de leur vie, perdue grande partie dans ces queues, à une activité qui exigeait patience et astuce, et qui parfois terminaient en alliance avec les vendeurs, avec qui ils planifiaient des magouilles d’une telle nature, que bientôt, dans un quartier même des morts pouvaient acheter alors que dans d’autres des vivants n’apparaissaient plus sur les listes (eran dados de baja).

[…] Les produits étaient souvent épuisés avant que les derniers de la file puissent recevoir leur part. Ceux-ci commençaient alors à vociférer et à insulter à droite et gauche, à menacer l’administrateur du local ou à insulter (mentarle) les mères de ceux qui, soulagés, avaient pu retirer leurs produits.

En quelques minutes tout devenait chaos, empoignades, crachats, claques et insultes, [où] ceux qui étaient tombé se traînaient dans la poussière en s’accrochant à leur carnet d’approvisionnement. […] Il se passaient parfois des heures  sans que le calme ne revienne ou que la vente ne reprenne. En certaines occasions, l’administrateur, terrorisé par la rébellion, fermait simplement le magasin pour une matinée ou une après-midi entière, dans l’espoir que se rétablissent ce qu’on appelait les « conditions objectives de distribution de comestibles », ce qui nous laissait seulement dans l’attente, impuissants, la tête basse et transpirants.

Roberto Ampuero, [1999] Nuestros años verde olivo, 124-125

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