Tati Allende de Margarita Espuña (2009)

Sommaire du livre

  • Lettre à Tati
    Préambule : Limites et parts romancées d’un travail au archives lacunaires ; l’impact du souvenir de cette période controversée
  1. Margarita Espuña
    Margarita Espuña

    10 octobre 1977. Tati en larme, rentre chez elle ; 11 septembre 1973. Elle se trouve à la Moneda, avec d’autres femmes, tentant de sortir de l’édifice après un dernier au revoir à Salvador Allende qui leur a ordonné de partir

  2. Le matin du 11 septembre, à l’intérieur de la Moneda. Salvador demande aux femmes et aux fonctionnaires non politisés de quitter les lieux : il ne veut pas de victimes inutiles
  3. Suite. Fuite de Tati et Isabel dans les rues de Santiago jusque chez une amie
  4. Pendant la soirée du 11. Les deux sœurs se souviennent des années passées, de leur jeunesse en famille, de celle de leur père décédé
  5. 12 septembre, les deux sœurs se séparent : l’une partira au Mexique avec leur mère et leur autre sœur et Tati ira avec son mari, Luis, à Cuba
  6. A propos du mystère de la mort du président : suicide ou assassinat ? Son enterrement en présence de sa femme, Hortensia Bussi (« Tencha »)
  7. Rapide retour sur les réalisations du l’UP depuis 1970
  8. 12 septembre, dans l’avion vers Cuba. Tati s’occupe de sa fille (Mayita) et laisse filer ses pensées
  9. Tati pense au fait qu’elle doit être fidèle à son père, qui l’écoutait, et poursuivra son combat à la Havane
  10. 28 septembre, place de la Révolution, La Havane. Tati prononce un discours à la mémoire de son père où elle raconte le 11 septembre et fait de Fidel l’assesseur testamentaire politique de l’Unité Populaire
  11. Portrait de Tencha : sa vie actuelle, sa rencontre avec Salvador, sa maladie, et souvenirs familiaux. Laura Allende raconte comment elle a vécu le 11 septembre
  12. Allende et les femmes : ses réalisations politiques en leur faveur, les femmes qui l’entourèrent dans la famille, ses maitresses
  13. Morts de Víctor Jara et Pablo Neruda dont l’enterrement est l’occasion d’un embryon de manifestation ; mais la peur s’installe pendant que la police perquisitionne et torture
  14. Payita (Miria Contreras) : sa rencontre avec Salvador, alors voisins, la place qu’elle prit à ses côtés dans sa vie sentimentale et parmi ses collaborateurs, comment elle devint une seconde mère pour Tati qui fut toujours de son côté, et enfin comment elle s’échappa le 11 septembre en se faisant passée pour morte avec la complicité d’un dentiste de l’Armée
  15. Naissance d’Alejandro dont elle était enceinte, dont Fidel Castro, venu voir l’enfant, décide autoritairement du nom : Alejandro Salvador Allende Fernández. Le père, Luis, aussi présent, n’a rien à dire quand bien même son fils ne portera pas son nom.
  16. Déménagement dans la maison définitive octroyée par le régime cubain. Se déplaçant souvent pour organiser la diaspora chilienne, Tati voit Luis s’éloigner d’elle et boire, visiblement ennuyé par sa vie actuelle
  17. Tati reçoit la visite d’une militante du MIR, récemment exilée qui lui raconte les tortures qu’on lui a infligées et avoir vu Laura Allende en détention
  18. Malgré l’arrivée de Payita à Cuba, Tati devient boulimique, son couple se délite, la résistance chilienne patine, l’exil loin du pays est vécu comme un déracinement
  19. Octobre 1974. A l’occasion de la mort de Miguel Enriquez, Tati se souvient du MIR. La clandestinité des miristes restés au pays et la fusillade de deux heures où le leader de la gauche révolutionnaire a trouvé la mort
  20. Tati part à Londres rencontrer la veuve de Miguel en même temps que son amie d’enfance, Carmen, alors enceinte. Carmen lui raconte comme elle peut les derniers jours ; elle accouchera d’un garçon handicapé à cause de ce que sa mère a vécu.
  21. Tati se souvient de Tania la guérillera présente au coté du Che, et Maya, son amie combattante morte à 23 ans ; alors qu’on lui refuse le droit de retourner au Chili pour se battre, elle se sent comme prisonnière et honteuse des privilèges dont elle jouit à Cuba
  22. Tati se remémore ses voyages à Cuba, dès 17 ans, pour s’entrainer au combat, son admiration pour la révolution cubaine, les rencontres de son père et la sienne avec le Che, ses études de médecine où elle rencontra à son tour Miguel Enriquez
  23. Tati se souvient de ses rencontres avec Fidel Castro et Luis et comment l’un et l’autre, quoique de manières différentes ils la charmèrent
  24. Inti Peredo se souvient de la guérilla avec le Che et prépare la prochaine, aidé par les Chiliens
  25. En contant ses souvenirs depuis sa cache santiagaise, Inti fait le portrait de son commandant et de leurs combats communs dans la jungle bolivienne
  26. Lorsque Salvador Allende « gagna » les élections en 1970, Tati et certains guerilleros chiliens quittèrent la clandestinité pour accompagner l’Unité Populaire. Elle ne peut s’empêcher de se demander qui a dénoncé Inti, alors que Fidel Castro avait retiré son soutien aux guérillas sur le continent sud-américain et que des doutes quant à ses véritables intentions avec le Che planent à Cuba
  27. Prise dans ses pensées, le doute l’envahit : et si Luis s’était marié avec elle pour s’approcher d’Allende, comme la collaboration amicale de Cuba n’aurait été qu’une tentative d’infiltration ?
  28. Quelle influence put-elle avoir sur son père ? se demande-telle. Elle se remémore comment des membres du MIR constituèrent la garde personnelle du président
  29. Elle repense à la visite de Fidel Castro au Chili en octobre 1971, comment celle-ci posait problème à la gauche et comment leader cubain repartit, selon ses propres paroles : plus extrémiste qu’il n’était venu
  30. Difficile intégration des Chiliens à Cuba, qui doivent de plus subir les quolibets des cubains qui ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas défendu leur révolution l’arme à la main
  31. Fin 1976. Carmen, veuve de Miguel Enríquez, arrive à Cuba, d’où son amie lui conseille de partir le plus vite possible malgré les pressions des autres membres du MIR et la peur des attentats comme celui d’Orlando Letelier : la gauche chilienne est divisée, incapable de se mettre d’accord, la dictature cubaine n’est pas un bon refuge pour les démocrates chiliens
  32. Les communistes chiliens sont les plus durement touchés par les remarques vexantes des Cubains, mais aussi des Allemands de l’Est et des Soviétiques. Mis à l’épreuve, ils abandonnent aussi l’idée d’une voie pacifique et la thèse de la révolution armée demeure seule
  33. Discussion avec Payita, arrivée dans l’île où une Tati amaigrie lui fait part de son impression de culpabilité, de ses doutes
  34. Tati regrette de ne pas réussir à parler franchement avec son mari, désormais parti de la maison, convolant dans d’autres bras, dont elle comprend le désarroi, avec qui elle partage de bons souvenirs à Santiago, qui lui manque malgré l’épuisement de leur relation
  35. Un nouveau projet l’occupe, celui de créer un livre pour éclairer l’opinion publique internationale sur le sort du Chili actuel, les disparus, les camps de concentration, la pauvreté, même si elle sent bien que sa propre influence s’estompe et que la cause chilienne n’est plus prioritaire à Cuba ; politiquement et humainement l’avenir semble être une impasse
  36. Lors d’une interview avec un journaliste espagnol, Tati ne peut tirer aucun message d’espoir
  37. Elle pense à l’impuissance divisée de la diaspora chilienne, à son incapacité d’être une bonne mère pour ses enfants
  38. Discussion avec sa sœur cadette, Isabel, lors d’une étape de celle-ci à La Havane à destination de Moscou
  39. Visite à Luis en pleine dépression à l’hôpital puis préparatifs du départ
  40. Mardi 11 octobre 1977. Elle emmène les enfants à l’école et rentre chez elle pour se suicider, comme son père
  • Epilogue : l’annonce de sa mort à Cuba ; controverses sur la mort de Salvador Allende ; la trahison du Che par Castro ; le suicide de Laura Allende ; dernières considérations sur Tati
  • Remerciements : refus de la part de la famille Allende de collaborer à cet ouvrage ; sources et références

Critique

Beatriz Allende - Photo sans date
Beatriz Allende – Photo sans date

Si l’on attend une approche intime de Tati Allende, une proximité que peut-être seul le roman pourrait parvenir à créer entre un personnage historique et le lecteur, l’ouvrage est raté. Les très nombreux détours historiques auxquels les pensées de la fille du président donnent lieu, sans doute nécessaires pour combler les zones d’ombres d’un travail pour lequel la journaliste n’aura pas beaucoup été aidée, n’arrive pas à réduire la distance documentaire qui nous éloigne de la figure centrale suivie depuis le 11 septembre jusqu’à sa mort, le 11 octobre 1977. Bien qu’un effort parfois laborieux se fasse sentir, l’écriture reste celle d’une journaliste qui survole ses personnages et veut trop les ancrer dans une approche historique, sa psychologie reste assez sommaire. Ses thèses concernant les énigmes les plus intéressantes, sont elles aussi assez prudentes. Ainsi les quelques considérations, dans l’épilogue, concernant la mort de Salvador Allende (pp. 212-214) ou le suicide de la tante (p. 217), n’apportent rien de nouveau. Le doute s’installe chez Tati, dès le chapitre 27 :

Un soupçon germe lentement, c’est un doute qui s’est frayé un passage durant les semaines suivantes, une interrogation impie qui dérive dans un labyrinthe de nouvelles craintes : et si c’était sûr ? Elle se sent paniquée devant une telle possibilité. Et si rien n’avait été comment elle l’avait cru ? C’est seulement une possibilité qui traverse régulièrement son esprit avec la rapidité d’un éclair et qui attise sa peur. […] Et si Luis ne s’était pas marié avec elle par amour ? Et s’il s’agissait d’une stratégie perverse de Fidel Castro pour infiltrer les cercles proches d’Allende ? […] Tati savait que les diplomates cubains envoyés à l’ambassade cubaine au Chili, après le triomphe d’Allende, étaient des membres détachés de la Direction Générale de Renseignement et des Troupes Spéciales, ce qui rendait très nerveux la CIA. Ainsi ce qu’Allende et elle considéraient être une collaboration amicale était en réalité une authentique tentative d’infiltration au Chili. (pp. 146-147)
Beatriz et Luis Fernández Oña
Beatriz et Luis Fernández Oña

Jamais Margarita Espuña (mais est-ce prétérition pour éviter les polémiques et que des moins prudents qu’elle ne fassent le pas ?), ne fait aller Tati au-delà des doutes. Jamais elle ne la fait se confronter directement à son mari, et la raison qu’elle finit par donner pour expliquer son geste fatal, sera la trop grande douleur ressentie par la perte de son père. Ceci parait un peu faible. Et sans doute complaisant pour le régime de Castro, car si elle note bien que « Fidel finit par dire que la déroute chilienne n’avait pas été productive, vu que, à part Allende, elle n’avait pas laissé de martyrs » (p. 212), s’imaginer que la fille s’est suicidée à cause de la mort du père (donc à causes militaires chiliens), c’est produire des martyrs à retardement pour le leader cubain. Or c’est pourtant à Fidel Castro (et Miguel Enríquez, ou deux figures de la révolution par le sang) qu’Allende semble donner le relai de la lutte pour le socialisme, par cette phrase prononcée à sa fille avant de la renvoyer de la Moneda : « Dis à Fidel que j’accomplirai mon devoir. Dis-lui qu’il faut parvenir à créer la meilleure conduction politique et unitaire pour le gouvernement du Chili » (p. 15). Si on se remet de la mort d’un père, il est par contre plus dur de trouver un sens à sa vie lorsqu’à cela s’ajoute le fait de se rendre compte que son mariage était une manipulation commandée par un régime autrefois fantasmé et qui s’avère être une dictature liberticide une fois que l’on s’y installe vraiment, de sorte que sa propre vie et celle de ses enfants promettent d’être celles de marionnettes de Castro, et que les idéaux pour lesquels on s’est battu et investi depuis sa jeunesse s’écroulent… Il y a pourtant une lettre de 9 pages, outre celle où elle confie ses enfants à la sœur de Payita, que Fidel Castro s’est bien gardé de publier ou de montrer aux enfants même des décennies plus tard, là où les éloges trop appuyés pour ne pas être douteux de Laura Allende en 1981, l’ont été. Et si Tati avait été une victime de plus de Castro ?

Beatriz avec son père
Beatriz avec son père

D’après Armando M. Lago, information tirée de cubaarchive.org qui lui-même se base sur The Social Cost of the Revolution, ce qui est un doute dans l’esprit de Tati aurait été avoué en privé par le mari, tout comme l’infiltration profonde de la révolution chilienne par Cuba n’est pas si illusoire que semble le penser Beatriz à la page 147. Espuña rappelle aussi que Luis avait été accusé d’avoir participé à l’assassinat du capitaine de la Marine, Arturo Araya, tué par un commando (p. 42), alors que bien d’autres méfaits lui ont été encore reprochés par la droite à l’époque, comme lui-même le relate dans une interview donnée à Punto Final. Etre dogmatique et affirmer avec trop de facilité n’est pas bon. Mais Tati n’en dit rien, n’explique pas grand chose des activités de son mari pendant les mille jours de l’Unité Populaire. Ainsi, par tous ces détails, la journaliste donne l’impression que sa recherche historique pas assez solide pour pouvoir oser affirmer des éléments à la défaveur de Castro, qu’elle ne peut que proposer avec des gants…

On ne peut pourtant l’accuser de vouloir faire de Tati une icône ou de la voie chilienne une réussite sans faille à donner en exemple aux générations futures. Elle note ainsi que

les collaborateurs d’Allende ont reconnu les erreurs de leur gouvernement : ils n’auraient pas entreprendre des changements si radicaux avec une base électorale si faible, l’économie ne fut pas gérée efficacement, la gauche se divisa, l’infiltration cubaine ne fut pas contrôlée de manière adéquate et l’Unité Populaire ne serra pas les rangs derrière son président avec toute l’énergie qu’il aurait fallu. Les gigantesques changements qui eurent lieu durant le mandat d’Allende débouchèrent sur une grave crise politique dans le pays et à la polarisation extrême des camps opposés. (…) Furent responsables du final tragique les dogmatiques de la gauche, les putschistes de droite et les centristes qui ne surent rester à leur place. Augusto Pinochet, militaire de confiance d’Allende, trahit le président en s’unissant aux putschistes trois jours avant le commencement du coup d’Etat. Les Forces armées donnèrent comme raison l’existence d’un Plan Zeta, qui consistait en un coup d’Etat marxiste, programmé par le gouvernement chilien, incluant le président, dont l’objectif était d’éliminer les dirigeants militaires. (p.10)

Au-delà d’une indécrottable impression de rester légèrement sur sa faim, on apprend cependant des choses intéressantes, et il y a par exemple cette description du sort des Chiliens à Cuba digne d’intérêt :

Les Chiliens sont démocrates et étonnent les Cubains quand ils leur racontent qu’au Chili il y a aussi des garderies, des écoles, des hôpitaux et toilettes, et bien d’autres commodités, sans qu’il fut nécessaire de faire une révolution armée. Les cubains ne croient rien de tout ceci. A Cuba c’est Fidel avec ses guérilleros qui a obtenu des écoles et des hôpitaux. Comment faire autrement ?

Les Chiliens souffrent en plus [de leur problème d’intégration] des offenses des cubains qui se moquent d’eux insidieusement du fait qu’ils n’aient pas été capables de défendre leur président et leur révolution. Pour les cubains, l’échec chilien est honteux, et pour cette raison ils humilient et les considèrent comme des couards. Peu de Chiliens sont admirés, exception faite de Miguel Enríquez, responsable du MIR, qui est mort sous les balles fascistes comme un vrai révolutionnaire. Les autres sont insultés parce qu’ils n’ont pas eu les couilles de défendre leur pays.

– Vous êtes des froussards, entendent souvent les Chiliens.

A Cuba on ne comprend pas la faiblesse de la résistance face aux militaires putschistes, ni que les leaders de l’Unité Populaire sortent en courant sans tirer un seul coup de feu. Ceci ne serait pas arrivé à Cuba. Allende n’avait qu’à faire un coup d’Etat avant même les militaires.

Ces commentaires se répètent dans les maisons, dans les médias, dans les magasins ou dans tous les coins de l’île.

– Pourquoi ne sont-ils pas restés se battre ?

Ce n’est pas pareil pour l’élite chilienne, comme Tati, qu’au contraire on traite avec considération et à qui on confère de nombreuses facilités pour bien des types de commodités.

Les Chiliens, en général, ne se sentent pas bien à Cuba et désirent partir le plus vite possible.

Autre difficulté pour les exilés, c’est qu’ils subissent aussi à leur arrivée dans l’île un contrôle exhaustif. Ils sont convoqués dans un bureau de l’agence d’espionnage, située dans le quartier de Miramar, où on les soumet à de rigoureux interrogatoires. Le gouvernement cubain veut éviter l’infiltration ennemie jusqu’à l’obsession. Il n’est pas non plus évident de quitter l’île : leurs demandes sont transmises au Comité Chilien Antifasciste qui concèdent l’autorisation pour qu’ils puissent s’en aller de Cuba. (pp. 160-161).

Dernier point, à la charge de l’éditeur, on peut noter à regret que le livre ne comporte ni sommaire ni index des noms, et les chapitres n’ont pas de noms de sorte que, sans le travail réalisé ci-dessus, il serait bien difficile de retrouver une information…

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