La folie de Pinochet de Luis Sepúlveda (2003)

Présentation de l’ouvrage

Luis Sepúlveda
Luis Sepúlveda

Le livre, compilation d’articles écrits entre 1998 et 2001 dans plusieurs journaux à travers le monde, n’est pas vraiment un livre politique. Pour en être un, il faudrait du recul et de la réflexion sur les évènements que connurent les Chiliens entre le 4 septembre 1970 et le 11 septembre 1973, à moins que l’on confonde – comme cela arrive malheureusement – l’insulte ou l’étalage de ses rancunes avec des analyses. Il reste donc à prendre ce livre de Luis Sepúlveda pour ce qu’il est : l’évocation douloureuse des martyrs de la révolution socialiste en marche sous la bannière (ou en marge) de l’Unité Populaire, le témoignage passionné d’un rescapé de l’horreur parlant de l’exil (le sien ou celui de ces enfants nés à l’étranger dans « Carlitos come back ») et enfin une série de salves bilieuses contre Pinochet et ses alliés, faisant sienne la devise du Comte de Monte-Cristo : « ni oubli ni pardon » (pp. 10 et 72).

Oscar-Lagos-Rios
Oscar Lagos Rios

Prenant pour point de départ l’arrestation de Pinochet en Angleterre en 1998, les articles sautent dès lors entre le présent et un passé manichéen que ressasse l’auteur. Dans le présent, c’est la haine contre le dictateur immobilisé, sa folie diplomatique, ceux qui le soutiennent par adhésion à son régime ou encore les responsables politiques qui acceptent de rester fidèles au contrat d’amnes(t)ie qui a assuré l’impunité aux anciens tortionnaires en échange du rétablissement de la démocratie, en 1992. Ce présent, encore empêtré dans la boue du passé, y replonge rapidement. C’est alors une galerie de portraits parfois intéressants, d’hommes et de femmes qui se sont battus pour un idéal. Des petits, comme Oscar Lagos Ríos (« Un habitant de ma mémoire »), jeune étudiant d’abord employé de la COAFRUT [1], qui deviendra membre de la protection de Salvador Allende. Présent avec le président à la Moneda le jour du coup d’Etat, il sera torturé dans la foulée. Ou encore Horacio Cepeda Marincovic, membre du Parti Communiste, ami de son père, entré en clandestinité jusqu’à ce qu’en 1976 il se fasse prendre par la DINA pour ne jamais revenir, et que l’on croise pendant la grève des camionneurs se démenant pour que les transports soient assurés et que la vie continue dans Santiago.

Mais aussi les grands, et notamment leur chef de fil, le camarade-président, « Chicho » pour les intimes, dont il dresse le rapide portrait.

Bref portrait d’Allende

Fin 1973, Lafourcade a publié un tissu d’infamies intitulé Salvador Allende, un hybride qui, mêlant plusieurs genres, tente « d’expliquer » qui fut Salvador Allende et ce qu’était le gouvernement de l’Unité Populaire. L’auteur, qui n’a jamais été ni avec les vainqueurs ni avec les vaincus, présente Allende comme un ivrogne invétéré qui, en outre, abusait des somnifères. Tout cela pour accréditer l’idée qu’une part de la responsabilité de la cassure institutionnelle chilienne tient à la pathologie psychique d’Allende. Pourtant Lafourcade n’a jamais été un proche d’Allende.

L’intégrité politique et humaine de notre camarade président n’a besoin d’aucune défense, mais moi qui l’ai connu et m’honore d’avoir fait partie de son escorte personnelle, les redoutables, sanguinaires, anthropophages membres du GAP (es) selon l’hystérie pinochetiste et l’auteur en question, je m’insurge contre cette ordure qui a cherché à salir son nom et sa mémoire.

Allende avait d’autres défauts, que j’offre ici en pâture à Lafourcade : il aimait les femmes, toutes. Il buvait du Chivas douze ans d’âge. Il aimait la noix de coco du Coppelia. Il détestait les poèmes de Pablo Neruda et admirait, entre autres, León Felipe. Il aimait à dire qu’il n’est de vin que rouge et tout le reste imitation. Il collectionnait les cravates italiennes. Il était friand de bonnes pâtes, un extraordinaire cavalier et il vouait un culte à l’amitié. Sa pensée politique avait toujours été plus proche de Gramsci que de Marx. (pp. 33-34)

Deux Chili manichéens

L’extrait publié ci-dessus est sans doute le seul passage qui simule un quelconque esprit critique. Et encore, il s’agit de concéder des peccadilles tiré du petit fond de ridicule que l’on peut trouver dans les cartons de la vie privé de tout homme, pour garder intact l’essentiel, c’est-à-dire la mystification des 1000 jours du gouvernement de l’Unité Populaire, et son blanchiment rétrospectif au nom du martyr que connaitront tous les militants de la gauche chilienne d’alors. C’est ce qu’ont bien compris nombre de vaincus : tant qu’ils n’ont pas coupé (trop) de tête(s), et quand bien même ils auraient la hache à la main, s’ils sont victimes avant d’avoir eu la possibilité d’être bourreaux, il leur suffit de crier bien fort leur malheur pour absoudre toute leur part d’ombre. Celui-ci qui réclamait la violence avec fascination et gourmandise se retrouve face à elle, s’y casse les dents et revient, bien qu’édenté, presque fier de ses blessures, pour chanter la paix comme il ne l’avait jamais fait. Et quand la répression vire à l’horreur la plus absolue, le martyr peut devenir un héros, tout en se nourrissant de l’aura des défunts pour, sous couvert de rester fidèle à leur mémoire, prolonger ce statut de victime absolue. Faisant sa carrière sur une chanson de geste de plus en plus fictive.

On ne pourra pas, bien sûr, reprocher à un homme qui a connu dans sa chair les atrocités et doit porter avec lui la mémoire de ses amis décédés dans des conditions si effroyables,de ne pas être neutre. Mais quel grand intérêt, au-delà du témoignage historique, peut tirer le lecteur de ces litanies bilieuses suivant sans relâche le cap de l’intégrité passionnée au détriment de toute mesure ? Car, dans la vision vengeresse de l’auteur, le monde n’est plus fait que des vainqueurs, les méchants, les fascistes, qui sont aussi (puisque tous les amalgames sont permis) des néo-libéraux[2]. Et de l’autre côté, de pauvres hères, solidaires, généreux, fidèles, ad libitum.

Les seconds, sont aussi, parce que tout est lié, ceux qui comprennent les mots, le langage, ont accès à l’Art… Ce n’est pas sans agacement que l’on retrouve les mêmes caricatures que Sepúlveda déploient dans le champ politique lorsqu’il parle de littérature,  distribuant les bons points aux petits copains et se gaussant lourdement des autres. Les Méchants, d’ailleurs, perdent à tous les coups. S’ils sont lâches et se défaussent de leurs responsabilités, les voilà moqués. S’ils assument fièrement leurs actes (ainsi de Manuel Contreras ou du fils de Pinochet, Augusto Pinochet Hiriart, déclarant : « ce sont des bêtes que mon père a tuées  » – cité p. 38), ce n’est pas pour reconnaitre une fracture entre deux visions du Chili impossibles à faire cohabiter, [3], mais pour revenir au schéma de la sanctification rétrospective.

Bref, on aura compris que n’importe quel scénario de blockbuster américain le plus caricatural sera plus de nuancé que les articles du Chilien, trempant sa plume dans le pathos le plus facile, ce qui relativise malheureusement beaucoup l’intérêt de lire ses articles…

Titre original : La locura de Pinochet ; en France : éditions Métailié, 2003, 112 p.
Cette recension date de janvier 2011.

  1. [1]Une entreprise « prise » par les ouvriers en expulsant les patrons, très souvent hors de toute légalité, ou a posteriori, l’extrême-gauche mettant devant le fait accompli le gouvernement obligé dès lors à trouver un issue légale au conflit
  2. [2]On ne sait pas d’ailleurs, si les (old-)libéraux existent et s’ils trouvent grâce aux yeux de Sepúlveda
  3. [3]Situation qui devait finir ou par la scission des deux Chilis ou par l’extinction de l’une des deux visions, ce que tous les révolutionnaires amis de l’auteur ne manquent de souligner, cf. l’insistance de Régis Debray face à Salvador Allende dans leur entretien de 1971.

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