Santiago 1973. Post Mortem de Pablo Larrain (2010)

J’avais raté le film à sa sortie en cinéma dans ma ville. Une affiche m’en avait pourtant révélé l’existence dans le cinéma d’art et essai de ma ville. Une grande affiche de cinéma. En couleur. Avec un logo d’un festival. La Mostra de Venise. Un festival où des tas de gens qui connaissent le cinéma sur le bout des doigts ont décidé qu’il valait la peine de le primer. Il faut leur faire confiance. C’est leur métier. Ils savent. Je l’avais donc raté. Il faut dire qu’il n’est pas resté longtemps à l’affiche. Je l’ai vu. Je sais pourquoi il n’est pas resté longtemps à l’affiche de mon cinéma d’art et d’essai dans ma ville.

C’est Pablo Larraín le réalisateur. C’est son troisième film. Chilien. Mais né en 1976. Trop jeune pour être martyr. Trop bien né aussi. Mais iI a sans doute dû lire. Céline. Ou Sartre. Ou Houellebecq. Ou n’importe quel auteur qui se dit qu’il suffit que les relations entre personnages soient sales. Que le monde soit glauque. Fade. Dégradé. Maladif. Pour que ça soit de la littérature. Pourvu que ça ne ressemble pas aux épopées sucrées pour minettes. Qu’il n’y ait pas de musique comme dans les productions hollywoodiennes. [1] Alors Pablo tourne son film comme une pièce de théâtre. Sans doute même qu’au théâtre le film passerait bien. Il serait toujours aussi long et pénible. Mais lorsqu’un personnage doit aller d’un côté de la scène à l’autre côté de la scène, au théâtre, l’ellipse n’existe pas. Alors on accepte. Dans le film de Lorrain non plus l’ellipse n’existe pas. Un œuf met deux minutes à cuire. Un couloir trente secondes entières à être parcouru. Sans parler des portes, des escaliers et de tout un tas de choses dont on ne prend pas assez conscience du temps que nous passons avec tant qu’on n’est pas spectateur embarqué dans cette longue longueur languissante et lassante qui répète ses répétitions répétées.

Les personnages sont cadavériques. La moitié du film se déroule à la morgue, aussi. Vivants épuisés. Corps tristes. Esprits vidés. Métaphore de la dictature, disent les critiques enthousiastes. Dénonciation ! D’ailleurs l’infirmière ne le crie-t-elle pas, que les hommes sont tués deux fois, dans cette répression, alors qu’elle tente de sauver les agonisants ? Belle illustration de l’horreur déshumanisante continuent les critiques. Mise à l’index du régime qui se met en place. Les critiques. Donnez-leur de la vacuité et les voilà qui vous remercient : ils pourront par leur talent faire sortir mille idées, analogies, figures, procédés, de votre œuvre. Moins vous en faites, plus ils peuvent en faire. Merci d’être bon camarade. Mais ils n’ont pas remarqué que les êtres sont aussi moches. Fades. Seuls. Alors que le coup d’Etat n’a pas encore eu lieu. Plouf. Et que Mario Cornejo, cet anonyme qui retranscrit les diagnostics du médecin légiste pendant qu’on ouvre les morts, paraissait avoir des rapports étranges sinon tordus avec Autrui alors que Salvador avait encore la tête bien sur les épaules et non pas éclatée comme on veut le montrer dans une scène “d’anthologie”. Presque blasphématoire. La tête éclatée d’Allende sur la table d’autopsie. Egalité avec les intestins de Dieu que le Tomas de L’insoutenable légèreté de l’être se plait à imaginer pour rabaisser le divin à nos problèmes digestifs sordides. Bref. Un type qui demande à une femme de l’épouser alors qu’il vient de lui parler pour la seconde fois et de coucher avec elle pour la première. Elle ne sait même pas son nom, au « voisin ». Il est juste dérangé. Pinochet ni aucun régime n’y peut rien. Replouf.

Au théâtre lorsque deux être veulent s’étreindre et qu’une corde à linge les sépare, il peut être significatif et graphiquement intéressant qu’il le fasse de part et d’autre de cette corde, au lieu que, tout bêtement, l’un des deux passe en dessous. Au cinéma il y a d’autres moyens de procéder. Du coup cela fait juste surfait. Lorsque deux êtres souffrent, dans la vraie vie, ils pleurent et se prennent dans les bras, en se disant des choses banales et tristement niaises comme « ça va aller », « je suis là », « t’en fais pas ». Voire rien, ils se touchent juste pour se donner des gages d’affection. Ils ne restent pas à pleurer l’un à côté de l’autre, bruyamment, de manière grotesque. Solitaires. Sans se regarder. Lui continuant de manger son repas minable à ne pas savoir quoi faire même de plus infime face à la souffrance de l’autre. Puis couchent ensemble. Mécaniquement. L’un par besoin, l’autre par abandon, mais égoïstement. Plan fixe, à la première personne, point de vue de l’homme dominant sa conquête, et réduit à l’état de râle comme le coup d’état était symbolisé par des bruits de fouilles rageuses dans l’appartement de la voisine et de ses parents communistes alors que Cornejo prend une douche et passe à coté de l’événement. Et vont au restaurant chinois. Avec gène et incompréhension. Pour l’épater avouera-t-il. Au théâtre ça se peut. Beckett et d’autres ont réussi à produire des pièces absurdes. C’est troublant. La proximité des corps, la tension, l’incontrôlable temporalité du geste peut rendre même rendre l’absurde superbe. Camus a décrit un étranger. Dans un roman. Mais l’absurde flirte avec le ridicule et l’existentialisme avec le plat cynisme adolescent lorsqu’on maîtrise mal les bêtes. Post Mortem couche avec l’un et l’autre sans précaution dans des odeurs d’ennui putride. Et beaucoup d’onanisme. Pas qu’intellectuel. Sans frisson. Sans rien.

Larraín voulait filmer des gens inconnus, celui qui signe l’autopsie du président mythique et que l’histoire a oublié. Intention louable. Mais son Cornejo, ce robot, ce type aussi paumé que l’ado tueur filmé par Gus Van Sant dans son Elephant, ne prend pas. Pas pour un film politique. Seul le médecin légiste fait mouche. Lui qui parle de la roue de l’histoire écrasant l’ancien régime et préparant le terrain à l’Unité Populaire. Et qui se rallie de fait, sans broncher, sans résistance, aux militaires. Banalité du mal. De la lâcheté. De la peur. Héroïsme à moitié de Cornejo et de sa collègue qui sauvent de la mort des agonisants en les renvoyant à l’hôpital. Dont la Payita ? Mais se taisent au premier coup de pistolet en l’air. Tiré par un gros militaire apparemment aussi craintif et dépassé que son personnel pour l’occasion. Voilà. C’était pour montrer la lâcheté et la froideur. Bon. C’est universel. Rien de propre au coup d’Etat chilien. Même un type qui enterre celle qu’il aime, c’est un assassin banal comme le nouveau détective sait en dénicher toutes les semaines au moins 10 par pages. Tellement universel que le contexte historique est largement débordé, et que les significations. Probables. Possibles. Sont tellement dépassées qu’elles s’annihilent.

Bon. On peut comprendre ce que le réalisateur a voulu faire. Mais non. La forme est horriblement lourde. Et sur le fond il ne dit rien. Ça le fait pas.

  1. [1]Ou Bollywoodiennes aussi d’ailleurs. Mais le cinéma indien c’est du kitsch en voie de développement, c’est bien.

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