La réaction de Carlos Prats face au coup d’Etat

11 septembre – Je me sens profondément consterné face à l’écroulement soudain et fatal de tant de valeurs et principes [démocratiques], pressentant, avec horreur, tout le sang des frères qui va se répandre.

La lutte tenace soutenue pour empêcher que l’Armée se laisse entraîner à la destruction de son professionnalisme institutionnel, a donc été stérile.

Toutes les angoisses, les tensions et les sacrifices supportés, comme l’orgueil et la dignité humiliés, ne furent pas des holocaustes réalisés pour une cause victorieuse (lograda).

Je pense à la terrible responsabilité qu’ont pris sur leurs épaules mes ex-compagnons d’armes, à devoir faire plier par la force des armes un peuple orgueilleux du plein exercice de ses droits de l’homme et de sa liberté.

Je médite sur les milliers de concitoyens qui perdront leurs propres vies ou celles d’êtres qui leur sont chers. Aux souffrances de ceux qui vont être jetés en prison et humiliés (vejados). [A] la douleur de tant de victimes de la haine. Au désespoir de ceux qui perdront leur travail. A la désolation des laissés-pour-comptes, et à la tragédie intime de ceux qui perdront leur dignité.

Je pressens que jamais mes ex-compagnons d’armes ne retrouveront la paix de leurs esprits, tenaillés par le remords de leurs actes concupiscents dans lesquels ils se verront fatalement enveloppés et par l’angoisse devant l’ombre de la vengeance, qui les poursuivra constamment.

Qui furent les cerveaux qui les perturbèrent jusqu’au paroxysme ? Montreront-ils un jour leurs visages ? L’histoire dénouera-t-elle l’écheveau diabolique de cette conspiration impensable (insensata) au Chili, dont les inspirateurs – comme toujours – restent dans l’ombre ?

Pourquoi les démocrates sincères du gouvernement et de l’opposition ne furent-ils pas capables d’apercevoir l’abîme vers lequel le pays se précipitait ? […]

12 septembre – Mais “le gouvernant” [Salvador Allende] avait déjà été immolé il y a des jours par le tourniquet politique qui l’étrangla, de la main, d’une part, de la puissante ploutocratie – qui n’acceptait plus aucune autre solution que le renversement [d’Allende] – et, d’autre part, par un secteur perturbé du gouvernement qui voulait poursuivre, à n’importe quel coût, en avant.

Carlos Prats, Mémoires, 512-513.

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