La solution de Carlos Prats pour sortir de l’impasse

Carlos Prats est désormais à la retraite depuis une quinzaine de jours, invité à manger par Salvador Allende, en compagnie de Fernando Flores, le 8 septembre 1973 :

[Salvador Allende] me dit qu’il va prendre l’initiative, lundi 10 [septembre], de proposer un plébiscite populaire. Il pense qu’il en sortira perdant mais que cela constituerait un départ honorable pour l’Unité Populaire, parce que ce serait une expression majoritaire du peuple qui lui permettrait d’éviter la guerre civile, tragédie qu’aucune considération partisane le pousserait à promouvoir.

Je le dévisage avec stupéfaction, comme si j’avais mal entendu ses paroles. Il m’observe interrogativement avec ses yeux pénétrants.

— Pardon, Président, lui dis-je lentement pendant que Flores recule sur sa chaise, vous nagez dans une mer de rêves. Comment pouvez-vous parler d’un plébiscite qui nécessiterait 30 ou 60 jours à mettre en place, si vous devez faire face à coup d’Etat militaire avant 10 jours ?

Je confie ma conviction – basée sur aucune autre preuve que la mécanique des événements en marche –  qu’un coup d’Etat « mou »[1] ou « dur » est imminent, ceci dépendant de qui arrivera à entraîner l’armée derrière soi : le secteur dur de la Démocratie Chrétienne ou la droite économique[2].

— Ainsi, vous pensez qu’il n’y aurait pas de régiments loyaux au gouvernement, capables de contenir les comploteurs ? Alors vous ne croyez pas à la loyauté de Pinochet ou Leigh, que j’ai nommés commandants ?, me dit-il d’un ton troublé.
— Président, lui réponds-je avec calme, je crois en la loyauté de Pinochet et aussi en celle de Leigh, mais ils seront dépassés par les généraux comploteurs, comme le sera Montero par Merino, d’une manière si surprenante que vers le bas de la verticalité du commandement, parce que même les officiers les plus légalistes comprennent que la division des Forces Armées c’est la guerre civile.

Avec un ton subtilement sarcastique, le Président me demande :
— Quelle sortie voyez-vous alors au problème auquel fait face l’UP, sachant que j’ai essayé jusqu’au bout de parvenir à une entente avec la Démocratie Chrétienne, et que je ne veux pas non plus d’une guerre civile ?
— Que lundi vous demandiez une suspension (permiso constitucional) d’un an et sortiez du pays, lui réponds-je. C’est l’unique formule qu’il reste pour préserver la stabilité de votre gouvernement, parce qu’ainsi vous reviendrez en toute gloire et majesté à la fin de cette période.

Le Président hausse le buste dans son siège et me regarde avec une expression que je n’oublierai jamais, parce que ce sont ses yeux et non ses lèvres qui me disent : « Jamais ! »

Carlos Prats González, Mémoires, 509-510

  1. [1]Un coup d’Etat mou aurait été de laisser Allende symboliquement au pouvoir, mais en l’obligeant à nommer un gouvernement où l’Unité Populaire n’aurait plus eu de membres. C’est ce que réclamait en filigrane la DC, lors des négociations entamées en juillet 1973, demandant, en échange de leur soutien, que le nouveau gouvernement soit composé pour moitié de militaires et pour l’autre moitié d’experts apolitiques.
  2. [2]Je ne sais pas trop pourquoi Prats utilise ce terme, qui n’est pas courant dans ses mémoires. Sans doute veut-il faire le distinguo entre les syndicats de patrons (gremios) et le Parti National, qui serait alors la droite politique.

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